Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

L’essentiel est visible avec les yeux

Il a une barbe, c’est  difficile de lui donner un âge. Disons entre 30 et 35 ans. Sa barbe, ce n’est pas celle des gravures de mode que l’on voit fleurir sur les visages masculins des publicités, c’est plutôt celle de Maxime le Forestier à l’époque de San Francisco. Rien de particulier dans son look si ce n’est un regard franc, teinté d’une légère timidité.

Pourquoi attire-t-il mon attention sur ce quai de métro ? Ses deux mains sont posées sur les bras d’une poussette de bébé. La capote légèrement relevée cache le nourrisson que je devine à ses jambes en mouvement, épaisses comme deux de mes doigts. Les yeux clairs du père attentionné se posent régulièrement sur l’enfant et sa fierté épaissit l’air autour de lui d’une aura protectrice.

Il monte dans la rame et s’installe près de moi. Je découvre alors dans le landau deux billes bleues qui brillent ; je comprends maintenant d’où venait cette lumière sur le visage paternel. Calé sur son siège, en face de son enfant, il lui consacre toute son attention : rapprochement du doudou en velours contre la peau avide de caresse, socle de préhension pour la minuscule main qui s’enroule autour de son index, réponses en sourires aux babillements chuintants.

Une grande sérénité se dégage de ce tableau, des ondes bienfaitrices se répandent dans le wagon. Une jeune femme s’attendrit et tire le bras de son compagnon qui, lui, regarde cette scène avec moins d’implication. Elle lui tend la main, paume vers le haut : elle semble attendre son acceptation sur un éventuel engagement de sa part. Son argumentation totalement subjective sur le rôle parental semble porter. Il se laisse convaincre et scelle le marché en recouvrant sa main toujours offerte avec la sienne.

L’air concentré, bébé regarde le jeune couple, comme s’il saisissait l’objet de leur échange. Sa réflexion se termine par un sourire lorsqu’il capte à nouveau les yeux de son père. Des millions d’informations passent à travers les deux regards et les quelques centimètres carrés de leur peau en contact. Les bruits de la rame s’estompent pour disparaître, le temps s’arrête et les mouvements de l’atmosphère se figent une fraction de seconde, c’est doux comme du miel.

Le papa se lève à l’arrêt suivant, empoigne tendrement le landau comme il le ferait pour y prendre son enfant. Il disparait dans la foule pressée qui, oreillettes collées sur la tête, est devenue sourde et n’écoute qu’elle-même. Elle a oublié de regarder autour d’elle, à force de vivre par écrans interposés.

 

Crédits textes et photos : © Emmanuel Cockpit

 

Tag(s) : #Portraits

Partager cet article

Repost 0