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En hiver, les chasse-neiges et leurs conducteurs sont nos amis, parfois même nos bienfaiteurs. Ils font partie de ces professions abordées dans notre société avec estime et considération, comme les pompiers ou les infirmières.

Bernard a le regard franc des gens qui n’ont rien à cacher et rien à vendre. Il est d’un âge incertain, entre celui de la jeunesse pleine de fougue et d’idéaux et celui du paysan aguerri ayant les pieds sur terre. Ses traits sont burinés par le froid et le soleil et sa bouche aborde en permanence un début de sourire à la fois bienveillant et ironique. Son bonnet peine à envelopper sa tignasse blonde, dont les mèches rebelles s’emmêlent sous le vent glacial.

En cette période propice à une activité soutenue, je passe un moment avec lui pour parler de son métier. Je fixe ses joues rouges qui me laissent un instant interrogateur sur sa recette pour combattre le froid.

- Comment tiens-tu le coup si longtemps dehors, lui demandè-je d’un sourire complice, lui proposant un début de réponse en forme de pouce dirigé vers ma bouche.

Il me regarde un instant, l’air d'un maquignon bourguignon qui vend son meilleur taureau et qui flaire un piège, puis finit par sourire aussi.

- Non, non, ce n’est pas ce que tu crois. Il faut garder l’esprit vif pour bien viser le bord du trottoir avec la lame. J’emmène toujours une bouteille isotherme de soupe de légumes. Avec ça tu as le cœur à l’ouvrage et chaud partout.

- Et c’est compliqué de conduire un chasse-neige ?

- Il faut bien connaître son engin et surtout ses limites. Et puis il y a des obstacles comme les ronds-points ou les passages surélevés. Il faut savoir s’immobiliser avec précision ou faire des slaloms et parfois même déplacer des objets en les poussant.

Bernard ne conduit pas un engin de déneigement énorme et rapide qui sillonne en binôme les autoroutes et les voies rapides. Il officie sur un gros tracteur à 4 roues motrices, compact et musculeux, dont les pneus arrière sont presque aussi grands que moi. A l’intérieur, les commandes sont sophistiquées, comme dans un cockpit. Il y a même un joystick pour piloter. Et il dispose de toute une batterie d’accessoires qui s’adaptent à l’avant et à l’arrière comme la lame et la saleuse. Il s’occupe des petites communes avec leurs routes étroites, leurs rues tortueuses et leurs architectures pas du tout optimisées. Mais avec son engin, il passe partout.

- J’ai le gyrophare bleu, me précise-t-il avec fierté mais sans vanité.

- Bien sûr tu es là pour nous aider, et il faut que tu passes le premier, lui confirmè-je.

- Oui, mais je fais du préventif, nuance-t-il l’air sérieux. C’est plus intéressant, car lorsque tu vois clignoter cette couleur, c’est en général parce qu’il y a un gros problème.

Bernard prend son travail très au sérieux. Il est en contact avec les municipalités qui sont alimentées par les informations officielles sur la météo. Il dépanne aussi les particuliers, les écoles, les entreprises ou les supermarchés qui louent ses services pour dégager les parkings.

- As-tu des conseils à nous donner ?

- Des fois j’hallucine en voyant certains conducteurs avec leur voiture complètement recouverte de neige. Ils allument leurs feux qui restent invisibles sous la neige, répandant leur traînée blanche sur les autres voitures. Ils conduisent sans voir et sans être vus, se fichant complètement des autres. Alors oui, mon conseil aux conducteurs, c’est de regarder leur voiture comme ils aimeraient voir celle des autres.

- Et que crains-tu le plus ?

- Le vent, répond-il sans hésitations. Il accumule la neige sous forme de congères et lorsqu'elle est soulevée, elle réduit fortement la visibilité.

Il neige maintenant et les flocons bien drus recouvrent déjà son tracteur. Bernard démarre son moteur et fait chauffer la cabine. La nuit est tombée et la lune brille de sa lumière froide, éclairant la neige d'un halo inquiétant. Je le sens déjà ailleurs, dans son rôle de maître de la route, pourfendant l’hiver, fustigeant les phénomènes naturels et fouaillant de sa lame tranchante cette neige éthérée.

- Je ne compte pas mes heures, mais cela m’est égal, ça me plait, conclut-il d'un sourire d'enfant amusé. Et là il faut que j’y aille.

Il remonte dans sa cabine et disparaît dans la nuit sur un rugissement rauque de son moteur et d'un signe de la main. La neige peut venir. Bernard la vaincra.

 

 

Crédit textes et photos : © cockpit

 

Tag(s) : #Portraits

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