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Si les livreurs se présentaient à votre domicile lorsque vous êtes présent, ça se saurait ! J’attendais un gros colis et je fus bien sûr absent au moment du passage du transporteur. Un petit mot griffonné à la hâte et à peine lisible sur l’avis m’invitait à signaler ma présence. L’euphorie déclenchée par l’arrivée de ma marchandise disparut instantanément en découvrant les heures des tournées de ces vaillants messagers : c’était l’exacte copie de mes heures d’absence de mon domicile. D’humeur sombre, je confirmai alors la livraison par moi-même au numéro de téléphone surtaxé.

Je me mis en route après avoir vérifié l’heure de fermeture du dépôt pour m’assurer que mon effort ne serait pas vain, afin d’accéder au contenu de mon colis tant attendu. C’était l’hiver, le ciel était couleur de coton sale et la nuit tombait vite en cette fin de journée humide et glacée. Je situais vaguement la zone dans un quartier où je n’allais jamais. Malgré l’adresse précise, mon GPS se perdit dans les méandres de cette zone d’entrepôts sinistres. La visibilité était réduite et un brouillard lugubre habillait les avenues désertes à cette heure.

Je vis enfin l’enseigne clignotante du transporteur, malgré certaines lettres éteintes. « Transport et Logistique » s’était transformé en « sport et Logique », ce qui me laissa un instant perplexe. J’eus du mal à trouver une entrée pour humain sur les 300 m de bâtiments qui s’alignaient et les dizaines de quais prévus pour les camions. Après en avoir fait le tour je vis un chauffeur qui gonflait les pneus de son camion, mégot papier maïs au coin de la bouche et casquette de travers. Je me fendis de mon plus beau sourire commercial pour lui demander l’entrée, afin d’amadouer son regard peu engageant où j’y lisais en lettres phosphorescentes quelque chose comme « encore un qui vient m’emmerder ». D’un hochement de tête impératif, il m’indiqua une porte basse par laquelle s’échappait un vague halo lumineux.

La porte à accès badgé ne m’autorisa pas à aller plus loin. Je vis à travers la vitre plusieurs personnes alignées dans une espèce d’aquarium géant. Elles ouvraient et fermaient leurs bouches et se mouvaient au ralenti sous un éclairage lugubre. J’avais l’impression de contempler une espèce rare préservée en milieu stérile. J’allais abandonner quand je vis une enseigne sur laquelle j’imaginais y lire « Accueil », parce que là aussi, les économies d’énergie allaient bon train.

Je fis le tour du bâtiment et tombais sur un bureau de fortune, matérialisé par une planche sur deux tréteaux, derrière lequel une certaine Ginette dépassait à peine. Je jetai un coup d’œil sous la table pour voir si elle n’était pas à genoux, mais non elle trônait bien sur un siège et ses pieds touchaient à peine le sol. Je ressortis mon sourire destiné à faire craquer les dames qui ne demandent que ça, mais Ginette ne demandait rien. Transpercé par la sévérité de son regard, je réussis toutefois à balbutier ma requête d’une voix hésitante, arguant que ses collègues m’avaient envoyé vers elle. Elle me concéda un « Quai 83 » d’une voix rauque de fumeuse qui ne me permit aucune réplique.

Le quai 83 était désert à part le frère jumeau du gonfleur de tout à l’heure, qui remplissait une citerne d’un liquide nauséabond, quelque chose entre le chou pourri et la porcherie surpeuplée. La vapeur qui s’en dégageait participait à l’opacité ambiante et favorisait sa dissémination olfactive. Une grande lassitude m’envahit et je laissai tomber les enrobages verbaux pour lui expliquer ce que je cherchais. « Ginette ? Elle y connaît que dalle ! », m’asséna-t-il sans appel. Le camionneur m’expliqua que les bureaux avaient été déplacés et qu’il fallait aller au quai 80. Bon, c’était juste à coté, allez, encore un petit effort.

Je vis un bureau de chantier, ces cubes où l'on suffoque en été et gèle en hiver. Je fus accueilli par un type à l’allure cette fois joviale. Le delta du fleuve rouge qui marbrait ses joues expliquait ceci et confirmait la solution (liquide) pour combattre la variation de température des locaux suivant les saisons. Il déchiffra cependant en un dixième de seconde les nombreuses références de mon document et se mit à hurler un « Roger, va me chercher le deux cent vingt-mille huit cent treize ». Roger apparut quelques instants plus tard sur son chariot élévateur, tel un héros sauveur de l’humanité, brandissant du bout de la fourche de son engin mon colis tant attendu.

Je me précipitai vers lui pour être sûr de ne pas rêver, mais Roger leva d’un geste auguste une main aussi large qu’une raquette de tennis qui m’arrêta net. « Faut d’abord signer le bon de livraison, m’sieur ». J’étais prêt à toutes les extrémités et m’exécutais sans attendre. Il enchaîna d’un « L’est où vôt’e camion, que je vous le dépose ? ». Je tiquai sur le terme et m’aperçus dans une vision d’horreur que la caisse était trop grande pour entrer dans ma voiture.

 

 

Crédit textes : © cockpit

Crédit photos : morguefile + montage cockpit


Tag(s) : #Vie quotidienne

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