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Je ne vous écris pas du fond d’une cellule dans un pays totalitaire, ni en phase finale d’une longue et pénible maladie. C’est juste ma dernière cigarette, avant le premier jour du reste de ma vie. 

 

C'est d'abord le dernier paquet. Sa forme rectangulaire tient bien dans la main, familière et unique, quelle que soit la marque. Son ouverture m’apporte un lot de sensations tactiles, à commencer par le film plastique qui l'enrobe d'une pellicule protectrice, préservant son contenu attendu. Il suffit d’une légère traction entre deux doigts pour la rompre et s'approprier définitivement son intimité. Rien à voir avec les films de pochettes de DVD que je n’arrive jamais à enlever sans les massacrer au cutter. L’enveloppe glissante et froide a disparu et les doigts savourent le contact du carton et la chaleur des couleurs. Déshabillé et totalement mis à nu, le paquet est alors offert à la pression de mon pouce qui en soulève le couvercle.

Je découvre l’emballage intérieur, brillant comme mes yeux et contemple un instant ce dernier rempart si fragile. Mon doigt le caresse puis en attrape le rebord captivant. Je le soulève délicatement pour découvrir les rouleaux ouatés, sagement alignés, serrés les uns contre les autres dans une intimité charnelle et chaude. Une dernière traction et le paquet m’offre ses promesses de sensations gustatives en laissant s’épanouir son odeur légèrement épicée.

L’extraction de la première cigarette est toujours différente des autres. Elle se fait désirer, blottie au milieu de ses sœurs, et les doigts en pince ne doivent point la blesser pour la prélever de son cocon chaleureux. Les autres pourront alors soupirer d’aise, la place libérée leur permettant une sortie moins périlleuse. Complément indispensable, le briquet n’est jamais loin. Il apporte chaleur et lumière et permet d’embraser la cigarette avant de l’embrasser à mon tour.

Le temps passe et c’est maintenant la dernière cigarette qui roule en tous sens au fond du carton, affolée de se retrouver seule, sachant son destin déjà scellé et consciente du rôle crucial qui lui est assigné. Je la contemple un instant, toute petite dans ce grand vide, prête à suivre le même chemin que les autres. C'est vraiment la dernière, les autres n’existent plus, elles sont rangées dans un tiroir de ma mémoire, au fond de mes souvenirs. Mes doigts ne connaîtront plus la caresse délicate sur le papier doux, la fine pression pour la maintenir entre les doigts et le mouvement montant de l’avant-bras. Je décide d’un traitement particulier pour cette ultime clop.

Je l'allume et j’en inhale une bouffée, une seule, qui remplit mes poumons jusqu’aux plus petites de leurs bronchioles. Je ne vais pas la fumer, je vais la regarder se consumer toute seule. Je la pose délicatement sur le bord du cendrier et la regarde rougir d’être observée fixement et de si près. Elle ronronne doucement et grésille de plaisir en laissant échapper des formes uniques qui dansent langoureusement pour moi, telles des gitanes ensorcelantes mettant le feu dans les yeux de leurs bien-aimés. Ces volutes gracieuses dessinent des halos incertains sur mes interrogations fumeuses avant de glisser dans l’air vers la fenêtre ouverte. Mon regard envieux les suit et mon odorat tente une dernière capture de leurs effluves mais ceux des lilas arrivent plus forts par la baie vitrée pour envahir mes narines.

Ma mémoire olfactive est alors instantanément ravivée et je revois les fleurs de mon enfance, celles d’avant les cigarettes. Je me rappelle aussi de la première, fumée en cachette et qui m’associait et m’intégrait dans le monde des grands. Je me remémore ces instants de complicité partagés entre fumeurs, relégués ces derniers temps sous les intempéries et foudroyés du regard à la moindre odeur suspecte. Et puis je ranime le souvenir de la première cigarette partagée, la moitié absorbée par une bouche féminine après avoir partagé d’autres délices pour la première fois.

Mon regard revient vers le filtre se battant vaillamment contre la morsure du feu. Ses efforts redoublent d’intensité et la dernière lueur disparaît avec ma dernière cigarette. Mes yeux se tournent à nouveau vers la terrasse pour y découvrir un pigeon qui m’observe de son œil interrogateur. Je lui demande ce qu’il pense de tout cela, mais il ne me répond pas. Il s’envole soudain et je me lève brusquement. Je suis tenté de le suivre, mais je me rappelle que je ne sais pas voler. Dans mon mouvement, le briquet posé sur ma cuisse est tombé. Je le regarde un instant, mais il ne me parle pas non plus. D’un coup sec de la pointe de ma chaussure je le propulse alors à travers la pièce et la terrasse qu’il traverse pour atterrir dans les buissons. Il est noir, je ne suis pas près de le retrouver.

 

Crédit textes et photos : © cockpit

 


Tag(s) : #Insolite

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