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caisse

 

Le client est roi paraît-il. Celui du supermarché est alors un puissant souverain, presque un dieu, puisqu’il n’a qu’à puiser dans les innombrables rayons, éclairés de mille feux, de quoi satisfaire ses besoins, mais surtout ses envies. Et s’il n’avait point de désirs, ou si son discernement avait tempéré ses appétences gustatives, sa boulimie de technologie ou son insatiabilité vestimentaire, l’efficacité des délires marketing des fabricants d’emballages finiraient par avoir raison de lui.

Ça se finit cependant toujours de la même manière : il faut passer à la caisse ! Commence alors un long calvaire, entre les rotations et flexions diverses du corps vers le fond du chariot, les contractions des biceps, triceps, abdominaux et autres adducteurs, les séduisantes friandises sous le nez, pour finir par la grimace au moment de payer. Mais avant tout, il faut choisir la bonne caisse. Le client pourra se laisser tenter par ces enregistreuses automatiques où il faut encore manipuler plus, se faire rabrouer par une voix métallique, même si féminine, et finir, penaud, par appeler quand même la surveillante, parce que la machine a pris le dessus sur l’humain.

Dans l’alignement militaire des tapis roulants, vers lequel se diriger ? Faut-il prendre la caisse la plus près de la sortie ? Celui où la file est arrêtée de façon prolongée, vu qu’elle a le moins de chance d’être à nouveau bloquée une deuxième fois ? Le choix se fait avec un calcul guerrier et une tactique bétonnée : expertiser le contenu des chariots précédents, disséquer la composition des groupes en attente, évaluer leur degré d’efficacité et donc leur temps de passage, et surtout, ne pas négliger l’élément principal : l’hôtesse de caisse. En choisir une sympathique, une mignonne ou une efficace ? Ou les trois si possible ?

Me voilà donc devant tous ces paramètres, avec les surgelés qui se réchauffent dans mon chariot et commencent à gémir en émettant des craquements effrénés. Mon œil acéré balaye la situation sans que mon esprit ne prenne une décision. Et soudain, je le vois. Il est là, au milieu de toutes les autres, sans que rien ne puisse le différencier de prime abord. Les sucreries devant lui sont toujours aussi chimiques, le tapis n’avance pas plus vite et il n’y a pas de gyrophare pour le signaler. Ce n’est pas une hôtesse de caisse, c’est un caissier… un hôte… enfin un homme, qui rompt les habitudes.

Je mets fin à mes hésitations inconsistantes et je m’approche de lui. La taille de la file à sa caisse est identique aux autres. Est-ce dû à la réticence des clients ou son efficacité, ou les deux ? Je prends le temps de l’observer, une fois la deuxième partie de mes exercices physiques effectués, c'est à dire une fois avoir ressortis mes achats de mon chariot.

C’est un jeune homme d’environ trente ans, chauve et bien bronzé. Pas de lunettes d’intellectuel ni de posture voutée de chercheur qui cherche et qui ne trouve pas, mais plutôt un physique de sportif. Il domine son environnement et ses bras vont chercher loin les achats des clients. Compte-tenu de ce que son gabarit pourrait laisser supposer, il les manipule avec délicatesse. Les achats, pas les clients. Ses mains aux longs doigts déplacent les objets fragiles avec l’assurance et la douceur d’une sage femme. Tiens, il n’y a que des clientes devant moi : effet du hasard ou machisme d’une frange de la population masculine qui ne voudrait pas s’associer à cette turbulence dans leurs certitudes ? A voir, mais je me dis que tous les avis sont dans la nature.

C’est mon tour et ses yeux se posent sur moi.J’y détecte une grande sérénité avec une petite lueur interrogative, plutôt sous forme de défi, du genre « Ne vous inquiétez pas, je sais faire aussi bien que les autres ». Nous finissons par échanger un sourire complice. Il fronce légèrement les sourcils, absorbé par sa tâche, il faut dire que j’ai pris des articles sans codes à barres, il est donc obligé de chercher dans ses listes. Je le vois effectuer des actions inhabituelles, pour moi en tout cas, comme emballer un paquet de sucre et de farine dans un sachet plastique. Une bonne idée ça, celles et ceux qui font les courses comprennent de quoi je parle.

Je jette un coup d’œil aux autres rangées. Je trouve que la mienne va très vite, le mouvement est fluide. S’agit-il d’un soutien masculin subliminal ou d’une réalité ? En fait, je m’en fiche. Je constate simplement que les rapports humains sont indispensables pour une société harmonieuse et que l’automatisation et l’informatisation doivent se justifier pour éviter la peine ou les tâches stupides, et pas uniquement pour faire croître les revenus des actionnaires. Rien ne remplace l’élan d’un accueil, la chaleur d’un regard ou l’éblouissement d’un sourire. Qu'ils soient masculins ou féminins.

 

Crédit textes : © Emmanuel Cockpit

Crédit photos : © NguyenDai

 


Tag(s) : #Portraits

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