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table_restau

Je me suis minutieusement préparée pour ce premier rendez-vous. Je sentais que quelque chose d’inoubliable allait m’arriver, mais j’en ignorais encore l’objet. J’allais le rencontrer dans un restaurant où j’avais réservé une table pour deux, dans une alcôve, propice aux confidences et sans vis-à-vis perturbateur. Nous serions poussés à ne regarder que l’autre, et cela me plaisait bien.

Quand je suis arrivée, il m’attendait déjà dans l’entrée, scrutant les véhicules d’un œil attentif. Je passai devant lui et m’arrêtai avec un sourire de joie intense. Il était comme je ne l’avais pas imaginé, dégageant une vibration chaude et inattendue. Mon coupé le laissa un instant interrogatif et je vis ses yeux en contempler les jantes. Elles luisaient d’autant plus qu’une fine pluie venait y faire réfléchir les lumières de l’établissement. J’espérais que cet examen aux critères masculins ne viendrait pas ternir le rayonnement intérieur qui m’animait.

Il me rejoignit sur le parking, ouvrant son parapluie d’un geste prévenant pour protéger ma coiffure. Mes cheveux n’en avaient que faire, mais je n’allais pas bouder cette propension naturelle à la galanterie que j’appréciais au plus haut point. Son léger parfum me fit frissonner et je dissimulai ce tressaillement en imputant mon trouble à l’humidité ambiante. Peu de mots furent échangés dans ce rapprochement soudain, sous ce parapluie un peu trop petit pour deux, mais encore trop grand pour les élans qui déjà palpitaient en moi.

Nous nous assîmes, avec ce sourire un peu forcé qui traduit à la fois une séduction prudente et une timidité embarrassée. Il portait des vêtements aux couleurs harmonieuses et aux textures douces qui me donnaient envie de les toucher. Sa chemise blanche éclairait son visage et faisait ressortir l’empathie de son regard. Le serveur vint rapidement engager la conversation avec des menus grands comme des livres de comptes du siècle dernier. Il prit du poisson, comme moi, et une entrée de crevette, comme moi, après s’être assuré qu’elles étaient décortiquées. Il m’expliqua d’un sourire amusé qu’il  ne voulait pas me donner la vue pitoyable d’un combat perdu d’avance entre l’homme et la nature, parce que même sa chemise s’en souviendrait.

Je le dévorais des yeux en essayant que cela se voie le moins possible. Je jetais régulièrement de brefs coups d’œil à sa serviette qu’il gardait près de son assiette. Sa main s’y posait souvent, bien à plat, ou caressant le tissu de ses doigts manucurés. Ils glissaient doucement sur les fibres, en mouvement langoureux de va et viens, comme s’il jouait de la musique. Je me mis à imaginer être son  instrument, et le récital que je produirais nécessiterait une nouvelle catégorie dans les classements.

Le repas passa trop vite tandis que mon ressenti intime plongeait vers des abysses de suavité, mes envies flirtant avec la zone rouge. Il s’intéressa à l’une de mes nombreuses bagues, et me prit brusquement la main, en prétextant la détailler. Je subis un choc qui fit courir le long de mon bras un délice onctueux. Ses mains me fascinaient, j’y lisais des promesses d’extase et de mélodies lascives. J’aurais voulu être cette serviette, ces fils tissés qui roulaient sous l’élasticité de ses doigts, cette cotonnade qu’il effleurait de mouvements sensuels.

Quand il l’approcha délicatement de sa bouche, je sus que ce serait lui. C'était il y a sept ans.


Crédit textes et photos : © Emmanuel Cockpit

 

Tag(s) : #Insolite

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