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Je rentrais tranquillement du travail avec ma voiture. Les fenêtres étaient ouvertes pour profiter des senteurs printanières de la campagne que je traverse quotidiennement. Sur mon système audio (il paraît que ça fait ringard de dire autoradio), j’avais zappé les émissions qui ne parlaient que de politique en cette période électorale pour m’arrêter sur Stairway to Heaven de Led Zeppelin. J’en étais au moment où Jimmy Page attaquait son solo avec le deuxième manche de sa guitare, quand à la sortie d’un village, un gars au bord de la route, l’air désespéré, se mit à lever le pouce.

N’écoutant que ma fibre philanthropique et écologique, liée à ma propension au co-voiturage, je m’arrêtai brusquement, en obligeant le véhicule me suivant à franchir une ligne continue. Le chauffeur me fit vivement comprendre l’intérêt qu’il portait à ma sollicitude au moyen d’un mouvement ascensionnel répété de son avant-bras, ce dernier se terminant par un majeur boudiné et chevalièré pointé vers le haut. Rien de chevaleresque dans son geste, c’est seulement que son doigt était gainé d’une chevalière.

Une fois l'auto-stoppeur devenu passager de ma voiture, je louais mon initiative champêtre qui m’avait fait ouvrir les fenêtres. Disons que ses fragrances ne me faisaient pas penser à une après-midi passée à profiter de soins relaxants aux huiles essentielles, mais indiquaient plutôt qu’il avait travaillé physiquement, et pas qu’un peu. Nonobstant ce  passage olfactif vers des senteurs plus épicées, j’entamais la conversation d’un ton badin.

-  Alors, la journée est finie ? lui demandais-je.

-  Je suis au chômage depuis quatre mois, me rétorqua-t-il.

-  Et vous êtes dans quoi ?

-  Je travaille dans les espaces verts.

-  L'activité de votre secteur devrait peut-être reprendre avec les beaux jours ?

-  Oui, j’espère… Là je reviens d’un chantier pour la journée afin de me faire un peu de thunes. Je veux m’acheter un ordinateur, mais il va falloir que je prenne des cours, je n’y connais pas grand-chose et mes copains se fichent de moi.

J’arrêtais là mes questions pour capter les signaux de mes neurones qui se mirent brusquement en mode klaxon italien. Elles me rappelaient, ces facétieuses petites piles de bon sens, que j’étais un professionnel de l’informatique et que j’avais prévu dans les jours à venir de passer plusieurs heures dans mon jardin à tondre, tailler, couper, élaguer et évacuer plusieurs remorques de déchets. Qu’ils soient verts ou pas, il y avait de quoi faire. Et à côté de moi se trouvait un professionnel des espaces verts qui avait prévu de se former à l’utilisation d’un ordinateur. Je venais de comprendre le message chimique véhiculé par mes synapses…

Je m’enquis auprès de mon passager sur ses prévisions de formation. Il m’informa qu’il voulait un truc bien pour en mettre plein la vue à ses potes. Je lui expliquai alors que j’avais aussi besoin de m’en mettre plein la vue sur mon terrain, c'est-à-dire que les branches commençaient à me la boucher. Et je sortis d’un geste théâtral ma carte de visite, en lui expliquant que je donnerais bien des cours pour rendre l’’informatique plus attrayante contre des cours pour rendre les paysages plus attrayants. Et sur la base d’une heure de savoir sur le paysage informatique contre une heure de savoir sur l’information des paysages.

Sa bouche s’ouvrit sur un béatement surpris et ses yeux s’agrandirent sur un mode interrogatif. Mais le cheminement de mon raisonnement parvint rapidement à ses neurones à lui, ce qui me fit présager un bon départ pour appréhender les raisonnements subtils du monde binaire et psychorigide de l’ordinateur. Nous prîmes rendez-vous, satisfaits de ce deal et surtout avides de partager nos connaissances, sans en laisser une miette au fisc ! Il allait pouvoir parfaire sa musculature. Quant à moi, je me disais que l'aventure humaine réserve tant de bienheureuses surprises.

Le juste prix du vrai travail, c’est quand tout le monde y trouve son compte.

 

Crédit textes et photos : © Emmanuel Cockpit

Tag(s) : #Vie quotidienne

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