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Baisers volés

Les livres papier, je ne peux pas m'en passer. Mes sens doivent se matérialiser au bout de mes doigts et il faut que mes émotions se noient dans mes yeux. Le désir d'un livre commence par le mystère de son toucher, de son poids, de son odeur et de sa texture. Je savoure le contact de sa couverture et la chaleur de ses couleurs. Il doit me séduire, m'emporter, m'embraser, et il faut que je puisse le partager. Et puis j'aime le ranger parmi les autres, le serrer dans une intimité charnelle. Les enfants ont besoin de toucher les livres pour se les approprier. Et les adultes restent de grands enfants, surtout en lisant un livre.

"Baisers volés", c'est celui que je prends en main. Deux mots dans le titre, et tout un programme. "Baisers", tout le monde comprend, pas besoin de longues explications, personne n'est contre. "Volés", c'est un peu plus interrogatif. Pourquoi volés ? On fait des baisers ou pas, on ne peut pas les voler, ou alors il y a violence, mais un baiser n'est pas violent, ce serait contradictoire. "Baisers volés", c'est le titre du livre de Sophie Dutérail. "Sophie", ça me fait penser aux "Malheurs de Sophie". Mais là, j'ai le sentiment immédiat que ce seront plutôt des bonheurs. Sophie, c'est primesautier, printanier, ça fleure bon les effluves de spontanéité, de plaisir, de rondeurs. Alors les baisers volés ne peuvent qu'être malicieux, picorés au hasard de la vie et sans conséquences particulières, juste des moments magiques qui restent à jamais dans notre mémoire. Parce que, justement, il ne devraient pas avoir d'importance, et, du coup, ils en prennent énormément. "Dutérail", ça sent bon la chevalerie, le métal, l'authenticité. On sent que ferrailler pour assurer ses certitudes ne pose pas de problèmes à l'auteure. Alors, avec de tels ingrédients, je me sens à l'aise, rassuré, disposé à recevoir des ondes bénéfiques, dans des dispositions idéales pour m'assurer une lecture ourlée de plaisirs et de sourires.

Le livre est rose, comme un bonbon, une sucrerie déjà aguichante, qui va glisser sans anicroches dans les tiroirs de ma mémoire, qui va s'imprimer tout doucement sur mon cœur. Un ruban rose vient apporter un mystère supplémentaire, une retenue pudique, avant de plonger dans les antres supposés délicieux des pages serrées. Le titre complet, c'est "Baisers volés et autres petits cambriolages". Les baisers sont volés, mais c'est un cambriolage, pas un vol. C'est la classe d'un Arsène Lupin matinée de la morale d'un Robin des Bois, saupoudré du sourire d'un Zorro et de la chevalerie d'un Thierry la Fronde. On les aime tous, dès la première seconde, ce sont nos copains d'emblée, animés de sentiments nobles et sincères, maîtrisant l'épée, la fronde ou l'arc comme personne. Et en plus, l'adjectif "petit" vient tempérer une gravité qui pourrait découler d'un cambriolage. Une petite cigarette, un petit apéritif, un petit moment. Nous les nommons "petits", alors que c'est plutôt "conséquents" que nous les attendons !

Le livre est posé dans le creux d'une de mes mains, tandis que les doigts de l'autre hésitent sur mon clavier, comme pour un affrontement entre le virtuel et le réel. Moi, le livre papier, je suis tout petit, mais je recèle des trésors, que toi clavier tu ne pourras transmettre, semble-t-il me dire. Ce qui est en moi m'appartient, et je ne demande qu'à le partager. Je suis le réel, prêt à me livrer. Toi le clavier, tu es l'ouverture sur le monde, tu proposes d'infinies possibilités, tu peux être partout, tout voir, tout savoir. Mais tu t'éteins et disparais dès que le bouton est appuyé. Moi, livre papier, je veille, à la lisière de ton imagination, sans ondes maléfiques, juste en vibrations bénéfiques.

J'attendrai quelques jours avant de glisser mon regard entre ses pages, les ouvrir à mon avidité, les écarter pour m'offrir ses mots qui danseront dans mon imagination. Et quand je décide de commencer à m'imprégner de la saveur incomparable des mots, la magie opère, la vraie vie disparaît et les pieds ne touchent plus terre parce que la tête est dans les étoiles...

 

Crédits textes et photos : © Emmanuel Cockpit

 

Tag(s) : #Humeurs

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