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verre

Je suis un verre à boire. Je loge dans un appartement de style design new-yorkais, avec des pans de murs en briques, des images de toute son agglomération et même une tapisserie qui représente un plan de la ville. C’est gris fonte, rouge sang et blanc brillant.

Ma maîtresse est journaliste dans une revue de cinéma. Il y a aussi quelques affiches de films en format géant sur lesquelles brillent les yeux d’adolescents de Marlon Brando et de James Dean. Je suis son verre préféré, dans lequel elle verse en bouillonnements incessants des mixtures alcoolisées, dont les glaçons viennent me rafraîchir agréablement les parois. Quand elle me prend en main, ses doigts viennent alors imprimer des sensations contrastées sur mon enveloppe lisse. Elle y plonge aussi ses cachets effervescents qui me chatouillent les rebords de leur micro explosions pétillantes.

Je l’attends patiemment dans un buffet vitré, un peu en hauteur. Ma place est devant et j’ai une vue imprenable sur tout son domaine. Je vois même à travers les baies vitrées le parc qui borde son immeuble. Ses arbres s’habillent et se dénudent en me racontant des histoires au fil des saisons. De temps en temps un homme passe dans mon champ de vision. Je suis beaucoup sollicité dans ces moments-là. Mon regard se porte alors parfois sur des angles inhabituels qui m’apportent des visions luxurieuses. Comme les glaçons ont le temps de me rafraîchir, j’évite de surchauffer et la buée dont je m’enveloppe jette un voile pudique sur la scène.

Dans la vitrine, les autres verres me regardent de haut, mais cela m’est égal. Ils connaissent ma position d’élu et jalousent ma forme et mes contacts privilégiés avec la propriétaire des lieux. Je partage ses réflexions, ses peines et ses joies. Elle me prend souvent de ses deux mains, caressant distraitement mes flancs de l’une, tandis que l’autre me soutient le dessous dans sa paume protectrice. Ses doigts s’égarent quelquefois à suivre mes arrondis pour y dessiner des signes mystérieux qui me laissent pantelant. Les crêtes et les stries de ses empreintes déposent les sucs de ses glandes sudoripares. Ses lignes qui se replient sur elles-mêmes et s’enroulent en tourbillon imprègnent ma croupe de sensations immatérielles et de fugaces moments de sensualité.

Le meilleur moment, c’est quand elle m’approche de son visage et que ses lèvres se posent sur mes pourtours, jamais au même endroit. Leur douceur épouse mes arrondis affolés et son rouge à lèvre me laisse des empreintes indélébiles. Les lavages n’y font rien, et telle l’estampille d’un sceau, je garde jusque dans la pénombre du lave-vaisselle ce cachet évanescent dans les vibrations de mes atomes. Je frémis lorsqu’elle prépare des cocktails sucrés qui laissent des traces sirupeuses qu’elle ne manque pas de lécher avidement d’une langue gourmande.

Aujourd’hui elle m’a emmené dans sa salle de bain. Depuis le bord du lavabo, je contemple d’un œil égrillard ses préparatifs intimes. Elle hésite d’un œil ravi devant sa collection de sous-vêtements. Je préfère les tissus transparents comme moi, car ce sont ceux qui laissent le moins se voir pour en laisser voir le plus. Par de longs mouvements appuyés et suggestifs, elle se masse doucement le corps avec un onguent parfumé qui me rappelle ses sirops si sucrés. Elle me regarde, me sourit, avance sa main et me saisit. La crème sur ses doigts me fait glisser, elle m’empoigne, m’agrippe, me presse et me perd. Je me fracasse sur le carrelage dans une explosion de sens contradictoires.

 

Crédits textes et photos : © Emmanuel Cockpit

 


Tag(s) : #Insolite

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