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Je m’appelle Albertine, j’ai 78 ans, et je viens de mourir. Mon voisin a bien été embêté. Je vous raconte…

J’habite dans un village du Perche, perdu au milieu des champs de terre grasse, essaimé de hangars agricoles. Ma maison est un peu excentrée, au milieu de quelques autres, à la lisière d’une forêt de feuillus. Je me débrouille seule, ou presque, depuis qu’Edmond m’a quitté, un soir où il pensait encore que l’alcool était fait pour conserver. Je survis, non pas grâce à mes enfants qui ne viennent presque jamais me voir, mais surtout par l’aide de mon voisin Georges. Avec sa femme, ils me font les courses, me sortent la poubelle ou m’emmènent chez le médecin. Ils sont prévenants mais me collent parfois un peu trop. C’est comme l’infirmière qui vient me voir tous les jours, matin et soir, alors s’il devait y avoir un problème, je serais vite secourue.

Hier soir, Georges est venu me voir, et comme je ne répondais pas, il s’est inquiété et il est entré. Il le peut, je lui ai donné les clés. J’étais en train de regarder la télévision et je voulais qu’on me fiche la paix. Je l’ai envoyé promener, mais je n’aurais pas dû. C’était la dernière fois qu’il me voyait. En montant me coucher, au milieu de l’escalier, j’ai eu un arrêt cardiaque. J’étais morte avant de toucher la marche sur laquelle ma nuque s’est fracassée.

Le lendemain, l’infirmière est passée et a trouvé porte close. Elle a mis un petit mot à la porte pour dire qu’elle ferait tous les soins le soir. En passant dans la journée, Georges a vu le petit mot et a regardé par la fenêtre. Comme j’avais oublié d’éteindre la télévision la veille, il s’est sûrement dit que je ne voulais pas être embêtée une nouvelle fois et il n’a pas insisté.

En repassant le soir, l’infirmière a aussi trouvé son billet du matin. Elle était pressée, elle s’est dit que j’étais partie en oubliant de la prévenir. Elle s’est toutefois arrêtée chez mon voisin pour lui signaler mon absence avant de continuer sa tournée. Du coup, Georges s’est vraiment inquiété et s’est décidé à venir voir. C’est là qu’il m’a trouvé, baignant dans mon sang depuis vingt-quatre heures. Georges a prévenu les gendarmes, et ses ennuis ont commencé.

 

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Ils sont arrivés à trois, l’air bougon. Le chef était blond et rond, avec une moustache de gaulois. Il a commencé à dévisager Georges avec l’air d’un maquignon bourguignon qui négocierait l’achat d’un taureau à la foire annuelle. Après les explications de mon voisin un peu sonné quand même, les militaires se sont intéressés à la clé dont il possédait un double. Et pourquoi ? Et comment ? Leurs yeux soupçonneux ont lentement détaillé les objets de la pièce comme pour chercher des traces laissées dans la poussière par des objets disparus.

Le chef s'est enfin approché pour me voir de près. Il a penché sa tête rougeaude sur mon visage avec une grimace de dégoût et a extirpé avec difficulté son téléphone portable d’une des nombreuses poches de sa veste tendue sur son embonpoint. Il a appelé le médecin pour faire les constats d’usage. Georges, qui était en pantoufles, a voulu rentrer chez lui, mais le gendarme en chef lui a intimé l’ordre de rester, appuyé par le sourire moqueur du deuxième et le visage de marbre du troisième.

La nuit était maintenant tombée et le médecin est arrivé plus d’une heure après. Il était grand, noir, impeccable dans un costume de tailleur. Et aussi de mauvaise humeur. Derrière ses lunettes d’intellectuel, son regard faisait tout pour que ça se sache. Les gendarmes, visiblement impressionnés ou surpris, s’écartèrent devant lui avec un geste indicateur vers moi. Il s’approcha et son eau de toilette envahit la pièce en volutes suaves qui masquèrent les relents de cuisine froide et de vieux meubles de ma maison. Il enfila des gants par dessus ses ongles manucurés et mit ses grandes mains un peu partout sur mon corps. Cela aurait pu être agréable dans une autre vie. J’entendis enfin le son de sa voix chaude « Il y a des trucs pas clairs ici, je ne signe pas de certificat maintenant, je préviens le procureur et je demande une autopsie ».

Les regards des trois gendarmes se sont alors tournés vers Georges d’un seul mouvement, comme pour le tenir responsable de leur mécontentement généré par les incontournables procédures supplémentaires qu’il allait falloir mettre en œuvre suite à cette déclaration. Mon voisin n’osa plus demander s’il pouvait rentrer chez lui. C’est ce moment que choisit sa femme pour venir prendre des nouvelles. Mal lui en prit, elle fut également contrainte de rester pour témoigner. Le médecin s’était éloigné dans la nuit pour téléphoner au magistrat d’astreinte, après avoir allumé une cigarette à bout doré. Le point incandescent se mouvait dans la nuit au rythme de sa conversation.

Le chef ressortit péniblement son téléphone en soupirant sur la nécessité de trouver à cette heure un moyen de transport approprié pour moi. Après des palabres agitées qui le mirent en nage, il parvint à s’assurer de la venue d’une équipe, mais pas avant une heure du matin. Soudain pris d’une grande lassitude, il regarda un instant Georges et sa femme et déclara : « Rentrez chez vous et présentez-vous tous les deux demain à la gendarmerie à huit heures pour déposer votre témoignage ».

Inutile de dire que mon voisin et sa femme dormirent peu, et c’est la mine défaite et grise qu’ils se rendirent chez les hommes en bleu. Ils y passèrent deux heures, y furent interrogés séparément, par des personnes différentes qui recoupèrent leurs déclarations, sous des regards soupçonneux et aussi fatigués que les leurs. Une fois libérés, mais salis dans leur intégrité, ils s’assirent dans leur véhicule. Georges attendit quelques minutes avant de démarrer, en fixant le paysage devant lui, un regard dur et perdu dans le vide. Il tourna la tête vers sa femme et lui déclara d’une voix sourde : « Le prochain voisin, il peut crever la gueule ouverte, je ne bougerai pas le petit doigt ! »

Je suis bien désolé d'avoir mis mes voisins dans un tel embarras. Maintenant c'est moi qui vais veiller sur eux.

Nouvelle librement inspirée d'une histoire réelle. Seuls les prénoms et les lieux ont été modifiés. Merci à "Georges" pour son témoignage.

 

Crédit textes et photos : © Emmanuel Cockpit

Tag(s) : #Témoignages

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