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Je m’appelle Lucienne et j’ai 73 ans. Je me suis trompée d’avion à Roissy. Et personne ne m’en a empêchée. Si, si c’est possible. Que je vous raconte… 

Je voyage beaucoup, je ne suis pas perdue dans un aéroport et ses procédures me sont familières. Je suis partie en vacances en Amérique Centrale avec une quarantaine de personnes de ma région. Tout s’était bien passé à l’aéroport où j’étais enregistrée sur un vol Roissy-La Havane.

Au moment de monter dans l’avion, ma carte d’embarquement présentée à l’hôtesse a été validée et je me suis engagée dans le couloir d’accès. Mes amies étaient devant moi et je me trouvais être la dernière du groupe, mais pas inquiète, puisque ce passage me menait directement dans l’avion. Vers le milieu du parcours je remarquai une ouverture sur ma droite, simplement fermée par un cordon. Je trouvai cette protection très sommaire, le tarmac étant directement accessible un ou deux mètres plus bas. J'ai continué ma progression vers l’avion où je fus accueillie par une autre hôtesse, tout aussi souriante que la précédente, qui m’indiqua le couloir à suivre dans cet avion qui comportait 9 sièges en largeur. 

Je n’aperçus pas mon groupe, car des rideaux avaient été tirés au milieu de l’avion. Etant arrivée la dernière, je compris que ma place était dissociée des leurs, mais comme les sièges n’étaient pas tous occupés, je me promis de chercher à me rapprocher de mes amies après le décollage.

Le steward fut très aimable et pris le temps d’échanger quelques mots avec moi, comme j’étais la dernière à embarquer. J’étais habillée chaudement, vu la saison. Le jeune homme me demanda, un sourire en coin, si j’allais à Moscou. Sa familiarité me parut quelque peu déplacée et je lui répondis, avec mon accent du sud-ouest, que j’allais à La Havane. Son sourire s’accentua et il me répondit, les yeux brillants de malice, « oui, bien sûr, et nous nous allons à Saint Domingue ». Voyant qu’il ne quitterait pas son air moqueur, mais séduite par sa jovialité et son attitude néanmoins chaleureuse, je me permis également un léger sourire et en restait là.

L’avion était prêt à décoller quand le commandant prit la parole et nous informa sur notre voyage vers... Saint Domingue. Je voulu me lever à ce moment pour me manifester, mais l’hôtesse souriante de l’accueil devint péremptoire et me tança en me demandant de rester assise avec ma ceinture bouclée avant que j’aie pu ouvrir la bouche. Une fois le personnel de bord à nouveau opérationnel dans les allées, je demandai à parler au chef de cabine pour lui expliquer le problème, ma carte d’embarquement à l’appui. J’insistai sur ma conversation ambiguë avec le steward et le fait que j’aurais pu changer d’avion à temps sans ce quiproquo. Ce dernier se fit vertement tancer.

Alors comment cela a-t-il pu se passer ? Vous souvenez-vous de l’ouverture barrée d'un cordon dans mon parcours vers l’avion ? Elle me menait à un bus qui devait me transporter vers mon avion. Mais voilà, une autre personne prévue dans l’avion où je me trouvais s’est trompée elle aussi en prenant le mien. Le compte était donc bon, dans l’avion que j’ai pris et dans celui que j’aurais du prendre. La porte d’embarquement alimentait à la fois un avion et une navette par bus. Et c'était la panique à bord de l'avion que je devais prendre, puisque mes amies avaient signalé mon absence, mais le décompte des passagers était bon quand même.

J’atterris à Saint Domingue où un nouveau plan de vol m'attendait. La compagnie m'envoya dans un hôtel pour la nuit, puis dans un avion pour Panama, avant de changer encore de compagnie pour un autre avion vers Cuba. L'hôtel était grandiose. On me remis une boite de secours avec un T-shirt au logo de la compagnie, une trousse de toilette… et un préservatif. Je me perdis dans les cuisines de l’hôtel, je ne réussis pas à dormir avec mon T-shirt au ras des fesses, surtout pour ne pas rater le taxi qui devait me prendre à 6h du matin. Au moment de quitter l'hôtel, un gardien ne voulut pas me laisser partir et me réclama je ne sais quoi. Je finis par comprendre que je devais payer le téléphone, une somme astronomique en devise locale, mais je n'avais pas d'argent. Il fallu que je lui donne un stylo pour qu'il daigne me laisser partir.

J'arrivai à Cuba toute seule et je ne parle pas espagnol. Il fallut remplir des papiers avec mon numéro de passeport, mais il était dans les mains du douanier qui me regardait d’un air soupçonneux avec mes vêtements d’hiver et mon sac rose et ne voulait pas me le rendre. Je ne connaissais même pas le nom de l'hôtel, parce qu'au départ de Toulouse, on nous avait annoncé qu'il avait changé. Je craquai et me suis mise à pleurer. Il fini par me rendre mon passeport et mettre lui-même les croix aux bons endroits. Mais la douane maintenant passée, qu'allais-je faire ?

Ce fut un grand moment de bonheur quand je vis une immense pancarte portant mon nom : j'étais attendue ! Je finis donc par arriver à bon port à mon hôtel, obligée de raconter mon aventure en détail à toutes mes amies. J’essayai de prévenir mes enfants par SMS avec le téléphone portable qu’ils m’avaient offert. Ils m’ont raconté par la suite qu’en guise de messages ils avaient reçu une succession de chiffres incompréhensibles. Heureusement que les services secrets n’étaient pas à l’écoute.

Les mois ont passé, mais ce souvenir est encore aussi frais que le jour où cette aventure m’est arrivée. Et j’en garde le sentiment amer qu’un petit grain de sable dans la plus belle des organisations peut rediriger la vie de chacun d’entre nous vers un autre chemin. Se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment et avec les mauvaises personnes, et c’est votre destin qui se précipite dans un chaos ineffable. 

Parfois cependant, c’est d’être au bon endroit, au bon moment et avec les bonnes personnes qui vous précipiteront vers des océans de félicité.

 

Ce récit est inspiré d'une histoire réelle. Seul le prénom a été modifié. Merci à "Lucienne" pour son témoignage.

 

 

Crédit textes et photos : © cockpit

 


Tag(s) : #Témoignages

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