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Tout est calme au milieu de cet après-midi de printemps, avec juste ce qui qu’il faut d’animation extérieure pour accompagner ma bonne humeur intérieure. Le soleil irradie sans agression une chaleur enveloppante, quelques oiseaux gazouillent, l’air sent l’herbe fraichement coupée, et j’ai un verre de vin frais dans la main. Je suis soutenu par une invention merveilleuse appelée fauteuil de jardin. Attention, pas une chaise fragile sur laquelle on hésite à s’asseoir, même si notre poids fait pâlir d’envie tout notre entourage. Non, non, un fauteuil de jardin qui porte fièrement son nom, solidement campé sur ses quatre pieds massifs, sûr de lui, étalant ses coussins fermes et prêts à tous les défis. Je suis là, rêvassant à des chimères impalpables, je flotte un peu, juste quelques sensations diffuses dans ma tête.

Quelque chose de bizarre m’arrive alors, une sensation indéfinissable, à la fois de bien être et d’inquiétude. Les vibrations d’une présence parlent à mon corps plus qu’à mon esprit. Un souffle importun se met à naître dans cet ensemble harmonieux. Est-ce le feulement rauque d’un animal qui n’aurait pas sa place dans ce décor ou le bourdonnement sourd d’un insecte aux dimensions d’un engin volant ? Je scrute l’horizon lumineux, ne devinant rien d’autre que la permission donnée à ma vue par mon troisième verre de vin. Pourtant, au loin sur la route, j’aperçois un point qui s’approche. Trop petit pour un poids lourd, trop gros pour une moto. Ses phares apparaissent et tentent de m’hypnotiser. Il y en a deux, c’est une voiture. Est-ce une allemande sculpturale, une italienne enthousiaste ou une anglaise raffinée ? La végétation se reflète sur sa robe et ses vitres, noyant encore ses formes incertaines dans une couleur claire et brillante.

Je repose mon verre et me lève instinctivement, en oubliant presque de respirer. Le point s’est transformé en une masse, à la fois ronde et agressive. Elle appelle la caresse, autant pour tenter de calmer son cri félin que pour toucher cette vision incertaine. La volupté du vin dans ma bouche s’anéantit soudain pour aviver tous mes autres sens. Comment les concepteurs font-ils pour extraire cette clameur grondante d’un assemblage de métaux ? Par quelle alchimie l’explosion d’un carburant se transforme-t-elle en ce chant lyrique dont les détonations engendrent émoi et trouble ? Tandis que mon regard se plaque sur les courbes de cette forme prédatrice et que mon ouïe dissèque ses harmonies enchanteresses, je sens irradier entre mes reins une onde de plaisir.

Le projectile ralentit et s'arrête devant moi, prêt à bondir. Je ne vois pas le conducteur. Peut-être n’y en a-t-il pas. L’apparition est accroupie, ramassée sur elle-même, n’offrant que des formes exclusivement courbes, comme pour mieux faire glisser les regards et attirer l’effleurement. Ses rondeurs somptueuses tentent de calmer les rugissements qui piaffent sous le capot. La lumière rebondit sur le métal de son enveloppe, auréolée par ses splendides jantes brillantes. Ses énormes pneumatiques l’agrippent au sol, lui assurant une assise sans contestation sur les quelques dizaines de centimètres carrés de sa gomme. Ils sont prêts à se tordre dans les virages pour épouser le sol et coller à la route. Je perçois du cuir et de l’aluminium à l’intérieur, mais déjà le bolide redémarre doucement.

La symphonie rauque et sensuelle de ses échappements monte crescendo dans les octaves. J’ai une brusque envie de m’y lover, saisi par une réminiscence prénatale. Je tends une main incertaine mais inutile, car la route lisse et tentante s'ouvre devant la belle. Elle accélère brusquement, sa boite semi automatique ne lui laissant aucun répit, et disparaît à ma vue tout en apparaissant dans ma tête pour s’y cristalliser.

Le vin est oublié. Je suis maintenant enivré par les arrondis de sa robe et la séduction de son arrière train.


Crédit textes et photos : © cockpit


Tag(s) : #Insolite

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