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Quand nous étions au collège, les tests d’orientation scolaires nous demandaient si nous aimions les animaux et si nous préférions travailler à l’extérieur. Comme nous répondions évidemment de manière affirmative, le résultat nous proposait des métiers comme garde forestier ou maître-chien. Ca vous rappelle quelque chose ?  

Alain est garde forestier depuis plus de 30 ans. Ce soir il revient d'une tournée dans plusieurs villages où il a rencontré les élus des communes qui ont confié la gestion de leurs forêts à l'ONF, l’Office National des Forêts. Les discussions ont porté sur les coupes de bois, le choix des zones et la sélection des essences. 

Comment es-tu arrivé à exercer ce métier ?

- Adolescent, j’ai passé de bons moments avec des personnes qui dépensaient leur énergie dans la nature et surtout en forêt. J’ai arrêté ma formation en cours dans la construction automobile. A l'époque, le concours était externe et ouvert à tous.

Pour moi, un garde forestier, c’est un peu un électron libre, c’est Jungle Jim croisé avec Crocodile Dundee. Alain me fait très vite descendre de mon nuage.

- Mon employeur est le Ministère de l'Agriculture pour le bois et le Ministère l'Environnement pour la protection de la nature. C'est le Code forestier qui régit les règles de fonctionnement de la forêt. Il est bien plus épais que le Code de la route !

 Alain est assermenté et susceptible de dresser des PV pour des infractions relatives aux règles de circulation, aux coupes d'arbres interdites ou aux dépôts d’ordures sauvages.

- C’est pourtant simple, me dit-il, il suffit de respecter les autres usagers et le Code forestier. La forêt n’est à personne et à tout le monde à la fois : végétation, animaux, promeneurs, chasseurs ou VTT. Nous sommes là pour guider, orchestrer et règlementer.

 Mais il n'y a pas d'arrogance dans ses propos, juste le constat un peu triste de l’incivilité de certains d’entre nous. Il pratique le tai-chi et l’aïkido, ce qui lui confère à la fois un détachement à la Clint Eastwood et l’acuité d’un contrôleur aérien. Je le sens impliqué et réaliste, proche des plaisirs, des contraintes et parfois des contradictions de son métier.

En effet, ses objectifs portent sur plusieurs domaines, comme la production de bois, pour laquelle il est l’interlocuteur privilégié, et la préservation de la biodiversité, surtout dans les zones où elle est fragilisée. Les priorités ne sont cependant pas toujours les mêmes. Il y a par exemple la protection de certaines espèces d’oiseaux, comme le tétras-lyre, qui interdit l’exploitation du bois dans certaines zones des Vosges.

Je me dis que ça doit être génial toute la journée dans la forêt. Son avis est plus mitigé. Le bruissement des feuilles est une douce musique en été, mais le silence est de moins en moins présent parce que les routes se rapprochent et les villages grandissent. Ce qu’il apprécie le plus, c'est le silence humain. Très relaxant. La forêt c’est beau mais la chaleur n'est pas agréable car il y a alors beaucoup d'insectes et il faut se couvrir. Les toiles d'araignées dans la broussaille ne sont pas très accueillantes non plus. En fait l'hiver est plus sympathique parce que la végétation au sol est retombée et la marche est plus aisée avec une meilleure visibilité. Et il n’y a pas de tiques.

J’imagine qu’il a des trucs d’indien, du genre connaître l'heure selon la position du soleil ou le temps qu'il fera en humant l'air ou en écoutant le bruit que font les animaux. En fait, non. L'heure c'est sa montre et éventuellement son estomac qui lui la donnent. Et puis il dispose d’un téléphone mobile avec une couverture dans la forêt de 95 %. Mais il habite quand même dans une maison forestière où il a son bureau et qui est ouverte au public.

Je lui demande ce qu’il aime dans son métier.

- Le plus, c’est cette forme de liberté et d’indépendance : pas d'horaires, une organisation du travail personnalisée où chacun est responsable de son secteur forestier. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas selon les saisons. Les rencontres en forêt sont par nature imprévisibles : animaux, spectacle du gel qui fige la nature ou promeneurs. D'ailleurs les anciens sont la mémoire vivante des villages. J’apprends tout le temps, par tous les temps. 

- Et tout seul en forêt, tu n’as pas peur ?

- Non, je n’ai jamais eu peur. Un orage, tu le vois venir et je n’ai jamais fait de mauvaise rencontre. Les agents ont une arme de service, mais j'ai rendu la mienne. Ça date de Napoléon. A l’époque il y avait des bandits et des ours, complète-t-il avec un large sourire.

- Et aujourd’hui, il y surtout des cons, je rajoute d’un air entendu.

Après une courte pause, il complète :

- J’ai moins peur dans la forêt que dans le métro !

- Et qu’aimes-tu le moins ?

- Le moins intéressant, c'est la partie administrative dont l’importance a tendance à augmenter d'année en année. Il y a toujours de nouvelles procédures à appliquer, des plans de sécurité et d'hygiène parfois sans commune mesure avec le risque encouru et c’est très chronophage. A chaque incident il y a un nouvel article dans le cahier des charges. Et puis nous subissons le traitement général de la fonction publique : postes supprimés et travail redistribué au détriment de la qualité du service rendu. Le territoire de chacun s'agrandit.

Faut-il être un passionné de la nature qui veut contribuer à la préservation de l'environnement pour exercer ce métier ? La sensibilité environnementale d’Alain est venue au fur et à mesure en constatant les atteintes au milieu naturel. Vidanges sauvages, ordures, ou pneus abandonnés l’ont conforté dans sa mission. Parfois c'est même le lobby agricole contre la forêt, quand il s’agit de choisir le tracé des routes, mais il n'y a pas de lobby de la forêt pour la protéger.

Je lui demande ce qu’il pense des écologistes et des chasseurs.

- Les 2 tribus sont importantes et essentielles.

- Les tribus ? Elles sont souvent en guerre, non ?

- Les écologistes, tout le monde sait qu’ils veulent le bien de la nature.

Et d’ailleurs parfois avant celui de l’homme, ai-je envie de rajouter...

- Côté chasseurs, il y a de vrais passionnés de la nature et aussi des viandards qui font ça par jeu. Mais ils ont leur place (les chasseurs, pas les viandards), car il faut une régulation pour le sanglier, le cerf ou le chevreuil, sinon ils détruisent en les consommant les cultures ou les jeunes pousses. Les chasseurs paient pour cela et c’est une dépense que l'Etat n’a pas à réaliser.

Je sens chez lui un calme intérieur que rien ne saurait perturber. Il me fixe du même regard franc que Bernard, le conducteur de chasse neige, avec ces yeux des gens qui n’ont rien à cacher et rien à vendre. Garde forestier c'est comme instituteur ou facteur, le mot n'existe plus du point de vue administratif, mais ça sonne encore bien. Maintenant il faut dire agent patrimonial. "Agent", ce n'est pas terrible, mais "patrimonial" résonne d’une sonorité « terroir » qui en jette.

 

Crédit textes et photos : © cockpit


Tag(s) : #Portraits

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